Des phrases d’un historien, parlant de mes œuvres plastiques.

Pour les profanes dont je suis, l’art contemporain est souvent une boîte fermée. Un texte que l’on ne saurait appréhender sans exégèse. Un empêchement au jeu des émotions, des correspondances, des échos que suscitent en nous ordinairement une musique, un tableau, une œuvre de fiction. Les œuvres d’Ellès Kattar m’ont pris à contrepied, retenu, doucement bousculé, et donné ce sentiment de surprise heureuse que l’on ressent au détour d’une galerie ou quand l’oreille est accrochée par une musique au moment où nous pensons à autre chose.
En les regardant, j’ai mieux compris cette vieille formule : l’art est langage. Celui d’Ellès nous plonge dans un univers spirituel très particulier qui dit à sa manière le Zeitgeist de notre époque. Comme tout univers spirituel, le sien est habité par une tension.
D’un côté, un art constat de l’absurdité, un art qui se scandalise en quelque sorte, un art qui voudrait dire le scandale du monde, qui dit la gabegie, qui n’hésite pas à placer en arrière-plan les yeux des tyrans. De l’autre, une incitation à l’écoute des choses simples, à rejoindre une durée vivante, en utilisant un bois marqué par les saisons, raviné, porte-parole d’une humble expérience.
Le scandale est dans l’éphémère, l’objet périssable, la violence aveugle. L’espoir est dans la longue histoire du monde et de la terre. Cette tension n’est pas sans issue : tous les artefacts ne sont pas condamnés, et la nature n’est pas ici exclusive de l’humain. Entre les deux pôles, il y a une méditation sur le regard : fenêtres, paysages lointains, verres de lunettes qui disent la limite, mais aussi la pluralité et la pertinence de nos visions du monde.


L’art d’Ellès Kattar propose incessamment des associations qui vont au-delà d’une facilité binaire : il nous dit à la fois les impasses du présent et la quête d’une résilience. Le regard sur l’œuvre devient éducation du regard, célébration de la capacité de chacun et de tous à ouvrir des horizons, espoir que dans la lucidité et dans la pluralité l’humanité continue sa marche.
Jérôme Grondeux, historien
